Article par Ignacio Socias
La visite de Léon XIV à Paris peut être lue, au-delà de sa dimension religieuse ou diplomatique, comme une réflexion sur une question fondamentalement philosophique : que signifie rester humain à une époque où nos capacités techniques progressent beaucoup plus rapidement que notre capacité à déterminer ce que nous devons en faire ? C’est probablement l’une des idées qui traversent l’ensemble de ses interventions en France. Le véritable problème de notre époque n’est pas seulement ce que nous sommes capables de faire, mais ce que nous devons vouloir faire ; non seulement l’accroissement de nos possibilités, mais notre capacité à leur donner une orientation véritablement humaine.
Devant l’UNESCO, Léon XIV a placé cette question dans un cadre délibérément universel. Il ne s’est pas présenté comme venant défendre une position confessionnelle, mais comme le représentant d’une tradition millénaire qui a développé une expérience considérable dans les domaines de l’éducation, de la science et de la culture. En affirmant que le Saint-Siège considère l’UNESCO comme un « interlocuteur privilégié au service du bien commun », il reconnaît pleinement l’espace public séculier tout en revendiquant la possibilité pour la tradition chrétienne d’y apporter sa contribution. Il ne s’agit pas d’imposer une conception religieuse de la société, mais de participer à une réflexion commune sur ce qu’est l’homme et sur ce qui peut contribuer à son bien.
C’est là que se trouve l’un des aspects les plus profonds de son discours. La technologie transforme nos possibilités, mais elle ne détermine pas à elle seule nos finalités. L’intelligence artificielle peut traiter des informations, prévoir des comportements et accroître nos capacités ; elle ne peut pas décider ce qu’est une vie bonne, ce qui mérite d’être protégé, ce que nous nous devons les uns aux autres ou à quelles fins nous voulons employer notre puissance. Confondre capacité et progrès revient à supposer que toute augmentation de nos possibilités constitue nécessairement un progrès humain.
C’est pourquoi la question de l’éducation occupe une place centrale. « Aucune éducation n’est complète si elle ne parle pas de la question du sens. » L’éducation ne peut se réduire à former des individus compétents et adaptables aux exigences d’un système économique ou technologique. Elle doit également développer la capacité de juger, de discerner, de rechercher la vérité et d’orienter librement sa propre existence.
Une société peut atteindre un degré extraordinaire de sophistication technique et demeurer profondément désorientée si elle ne sait plus répondre aux questions du bien, de la vérité et du sens.
La même logique apparaît dans sa réflexion sur l’intelligence artificielle et l’autonomie intellectuelle. Le véritable risque n’est pas seulement que les machines accomplissent des tâches que nous réalisions auparavant, mais que nous renoncions progressivement à exercer les facultés qui nous permettent d’être les auteurs de notre propre existence : délibérer, distinguer, assumer une responsabilité, fixer des finalités et répondre moralement de nos choix. Le défi posé par la technologie est donc, avant d’être technique, anthropologique.
Sa défense du multilatéralisme peut également être comprise dans cette perspective. La coopération internationale n’est pas seulement un instrument diplomatique destiné à prévenir les conflits ; elle repose sur l’idée qu’il existe des biens qui ne peuvent être réduits aux intérêts particuliers des individus, des États ou des groupes. Face à la fragmentation du monde, Léon XIV défend le dialogue comme condition de la recherche d’un bien commun qui dépasse les intérêts particuliers.
Il est significatif que certains médias aient relevé chez Léon XIV une méthode qui lui est propre : un style plus formel sur la scène diplomatique, mais marqué par la volonté d’entrer en dialogue avec la modernité plutôt que de s’y opposer. Il peut parler d’intelligence artificielle avec des scientifiques, d’éducation avec l’UNESCO, de paix avec des diplomates, de sainteté avec les jeunes au Stade de France et de foi avec les pèlerins à Lourdes parce que, derrière ces différents registres, demeure une même interrogation : quelle conception de l’homme doit orienter nos institutions, notre éducation, notre technologie et notre vie collective ?
Cette réflexion prend une résonance particulière en France. La société française est profondément sécularisée, attachée à sa tradition intellectuelle, à l’éducation publique et aux droits de l’homme, mais elle est également héritière d’une tradition chrétienne qui a contribué à façonner son histoire culturelle et sa conception de la dignité humaine. Le défi n’est donc pas de choisir entre modernité et christianisme, mais de se demander si une société moderne et séculière peut continuer à dialoguer avec les traditions intellectuelles et spirituelles qui ont contribué à la constituer.
Dans ce contexte, la question de la laïcité prend une importance particulière. Léon XIV ne prône pas le laïcisme et ne propose pas un retour à un ordre confessionnel. Il ne semble pas non plus considérer la sécularisation comme un adversaire qu’il faudrait combattre. L’enjeu est différent : comment l’Église peut-elle habiter intellectuellement une société séculière sans renoncer à son identité et sans chercher à l’imposer ? Sa réponse semble passer par la capacité à poser à nouveau les grandes questions anthropologiques dans un langage qui puisse également être entendu par ceux qui ne partagent pas la foi.
Cette question prend une dimension particulière avec le phénomène récent des conversions au catholicisme en France, notamment parmi les adolescents et les jeunes adultes. Beaucoup découvrent la foi par des chemins très différents : paroisses, mouvements, communautés, réseaux sociaux, prêtres, influenceurs, pèlerinages ou expériences personnelles. Cette diversité constitue à la fois une richesse et un défi. Il s’agit d’abord de permettre à ces nouveaux convertis d’approfondir réellement leur foi, afin que la découverte initiale devienne une vie chrétienne mûre. Mais il faut également leur permettre de trouver leur place dans une Église commune, au-delà du mouvement ou de la communauté par lesquels ils sont arrivés à la foi. Le défi n’est donc pas seulement d’accueillir de nouveaux croyants, mais de construire une appartenance ecclésiale capable d’unir des itinéraires spirituels très différents.
C’est aussi pourquoi l’enjeu pour l’Église ne peut se limiter à la défense de sa tradition. Une tradition reste vivante lorsqu’elle est capable de répondre à des questions qui demeurent profondément humaines. L’avenir du christianisme dans une société séculière dépendra moins de sa capacité à se protéger de la modernité que de sa capacité à proposer une intelligence de l’existence qui puisse à nouveau être entendue. La question du sens ne s’impose pas : elle se propose par la raison, par l’expérience et par une vie capable de témoigner de ce qu’elle affirme.
L’image du Stade de France est, à cet égard, particulièrement significative. Devant des dizaines de milliers de jeunes, Léon XIV n’a pas présenté la foi comme un refuge face au monde, mais comme une manière de l’habiter et de le transformer. Il les a invités à se reconnaître comme des « hommes et des femmes de Dieu » capables de porter l’espérance dans leur temps. Il ne leur a pas proposé de revenir à une société chrétienne du passé, mais de se demander ce que signifie vivre chrétiennement dans une société qui ne considère plus la foi comme un présupposé commun.
La visite de Léon XIV laisse ainsi une question qui dépasse largement les rapports entre l’Église et l’État ou entre le catholicisme et la laïcité. Elle pose la question de savoir si la modernité peut disposer d’une puissance technique toujours plus grande sans perdre en même temps une conception suffisamment profonde de ce qui fait qu’une vie est humaine. C’est là que l’éducation, la technologie, la politique, la culture et la religion se rejoignent : dans la question de l’homme, de sa liberté, de sa responsabilité et, finalement, du sens de son existence.
